La classe de composition électroacoustique de la Cité de la Musique de Marseille

Lucie Prodhomme, est l’enseignante de la classe d’électroacoustique à la Cité de la Musique de Marseille. Rencontre.

Bonjour Lucie, tu as ouvert cette classe il y a maintenant dix ans, avec un projet d’enseignement bien défini. A ce titre tu tiens particulièrement à la dénomination « classe de composition électroacoustique »…

Oui, cette classe est avant tout une classe de composition, même si elle incite très fortement à une diversité d’expériences et de parcours, en tenant compte des projets de chacun.

Chaque cycle est constitué de plusieurs modules dont le contenu varie selon les niveaux: théorie, technique du son, analyse et connaissance du répertoire, techniques d’écritures, composition acousmatique, musique mixte, musiques d’application, improvisation …

Tous les cours sont collectifs. Les étudiants font écouter chaque semaine l’avancée de leurs travaux au groupe qui les aide à poursuivre par ses conseils, ses critiques constructives, ses idées et ses encouragements.ecole-bielle-1964

Les travaux ainsi réalisés sont présentés chaque trimestre lors des concerts de la classe (Electrochocs), lors de scènes ouvertes communes à différentes classes de la Cité, ou lors de projets dans et hors les murs (installations, radio, vidéo, spectacles …)

Comment se joue ton rôle d’enseignante dans cette dimension collective-individuelle ?

Les projets personnels des étudiants s’incluent dans la mesure du possible dans les projets de la classe.

Si mon rôle est d’accompagner chacun sur le chemin qu’il a choisi, mon rôle est aussi d’en indiquer de nouveaux.

C’est à cela que contribuent les projets de la classe d’une part et d’autre part la contrainte de s’essayer à toutes sortes d’écritures et de techniques. Chacun développe ainsi sa personnalité et sa capacité à s’inscrire dans un projet collectif. Mais il peut arriver que le groupe accompagne un étudiant dans un projet individuel et personnel, comme par exemple une commande.

De fait, comme on le disait dans un précédent billet, la vie de cette classe est très dynamique tant du point de vue pédagogique qu’artistique. Peux-tu nous en dire davantage sur cette imbrication et les particularités qu’elle implique ?

En effet, apprentissages, expérimentations, réalisations des musiques et conduite des projets sont très liés dans cette classe. Quant aux particularités de la démarche, je retiens plusieurs choses :

– la nécessité, au début des études, d’une réappropriation de l’ouïe qui devient plus sensible et plus curieuse, par une écoute consciente.

Elle ouvre le compositeur au monde sonore. Ce travail spécifique de l’oreille se fait dès le premier cours et se poursuit tout au long des études. Il s’appuie sur les travaux de Schaeffer et va permettre de décrire le sonore.

D’autres outils, comme les Unités Sémiotiques Temporelles mises au point par le labo Mim de Marseille sont également utilisés, afin d’enrichir la possibilité de description et d’analyse de cette musique.

– la place spécifique et essentielle de l’expérimentation et de l’invention:

C’est une classe ou on invente pour apprendre… Nous n’avons pas de traité d’harmonie, ni de manuel de composition auxquels nous référer, même si nous avons des techniques d’écriture et des références.

La formation se fait principalement par l’accumulation d’expériences personnelles avec l’aide du professeur et des autres étudiants. Voilà pourquoi, une fois de plus, j’attache une grande importance au cours collectif.

– la démarche concrète:

Elle est très utilisée dans la classe et c’est l’objet de la première année du cursus. Si le travail de composition comprend donc une part « d’artisanat » et s’oppose à une conception purement intellectuelle de la musique, cela n’empêche pas de se poser les questions habituelles concernant la structure, la forme, l’orchestration… comme pour toute composition.

Bande ciseau mixage © Radio France

– La présentation des différents genres de la musique électroacoustique :

Cette discipline est constituée de multiples courants (acousmatique, mixte, live, improvisation, musique d’installation…). Quel que soit le projet de l’étudiant, je souhaite que chacun aborde ces différents genres durant son cursus, afin de s’ouvrir à toutes sortes de musiques et de rencontres artistiques.

– l’ atelier de musique improvisée

Il est proposé à partir du cycle 2. Il favorise la pratique d’ensemble, ce qui est bénéfique pour des étudiants qui restent souvent seuls pendant des heures au studio. Il permet également de tester en direct des organisations sonores.

– un module d’analyse et histoire de la musique autre qu’électroacoustique:

La nécessité de compléter la culture musicale de la plupart des étudiants, qui viennent d’horizons très variés, m’a amenée à prendre en charge dans mes cours ces notions

– la production en public:

Sous diverses formes, elle est un élément moteur mais aussi un outil essentiel d’évaluation pour les apprentis compositeurs.

Lorsque les étudiants quittent la classe à la fin de leurs études, il leur est toujours difficile de trouver des lieux pour présenter leur travail et des structures pour les accueillir. Afin de les accompagner, en fin de cursus et / ou après leur sortie de la classe, nous avons créé, avec d’autres compositeurs et de grands étudiants « Les Acousmonautes« , une association qui a pour but de faire connaître cette musique et peut aussi être un support pour leurs projets.

Au final, avec ton projet pédagogique, la proposition de la Cité de la Musique de Marseille c’est une classe – atelier –  studio – outil de diffusion de cette musique…

Oui, au final on pourrait dire que c’est un espace, un lieu. Un lieu d’apprentissage, d’échange, de découverte et d’entraide.
Quant à moi dans ce lieu, je ne pense pas du tout mon rôle dans une pédagogie frontale du « sachant » enseignant à « l’élève », mais plutôt comme un enrichissement mutuel.

C’est dans cette idée de décloisonnement et d’ouverture au monde que je favorise autant que possible l’organisation de concerts pour diffuser les résultats de ces travaux à la Cité, notre fameux rendez-vous Tintamarre, les concerts réguliers des Acousmonautes, mais aussi des projets hors les murs – comme le concert d’improvisation organisé au Lycée Professionnel Jean Perrin à Marseille.

Et comment envisages-tu l’ancrage de cette classe atypique au sein de la Cité de la Musique, l’interaction avec les autres disciplines musicales qui y sont enseignées ?

Il y a des rencontres avec les autres enseignants pour des projets communs : classe d’instruments pour les musiques mixtes et pour des concerts – scènes ouvertes, atelier d’improvisation…

Il peut y avoir une participation à des projets spécifiques : ainsi cette année un étudiant propose l’habillage sonore du standard téléphonique de la Cité de la Musique de Marseille.

Enfin, il est tout à fait possible et souhaitable de proposer un atelier électroacoustique aux enfants. Un atelier créatif où l’on travaille la matière sonore et où on apprend à l’organiser musicalement. Un lieu où l’on écoute autrement… Je mène déjà cette expérience à la Cité depuis quelques années dans le cadre d’un cours de Formation Musicale, avec un atelier qui s’intitule « Musique électroacoustique et improvisation ». Les résultats sont très encourageants et la motivation palpable…

Donc une pépinière peut-être? Nous t’avons amené une photo de Jack Ellitt, un pionnier de la musique électronique.  Ainsi tu pourras dire à ces électroacousticiens en herbe que la musique électroacoustique, en plus, ça conserve. Qu’en penses-tu ?

Oui tout à fait. Les oreilles curieuses nous tiennent éveillés.

Jack Ellitt dans son studio en 1998

 

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